Moonshine poolroom v2
Dans la catégorie : Nouvelles générales
par Vincent Fortier
Le billard Moonshine a déjà été une salle de quille, comme dans le film "Au clair de la Lune" d'André Forcier. Près du bar, une distributrice verse une poignée de noix dans une main gourmande. Ce soir, Joe Pass accompagne Ella Fitzgerald.
Je place les boules à l’intérieur de leur geôle. Alfi les affranchit de leur inertie par une casse, cataclysme générateur du désordre nécessaire à notre joute.
Cette liberté retrouvée les rend lisses et pleines comme les mots éclatés d’un texte trop construit, les passions imprévues d’une vie trop rangée. J’empoche d'abord la 1, j'ai les basses.
Une vestale vêtue d’un col roulé rouge, de collants noirs et d’une jupe grise, replie son parapluie après une entrée discrète. Alfi la remarque également.
—Elle s’appelle Violette, lui dis-je pour le distraire de ses pensées monotones.
—Niaise-moi ! Tu la connais ?
—Bien sûr ! Il y a de cela un mois, je lui ai proposé une ballade dans les environs du Mont-Royal, le coup classique, sans oublier l’appareil photo pour capter l’esthétisme de ses expressions familières. Elle m’immortalisa sur la pellicule avec une stalactite de la grotte du chemin de croix au-dessus de l’une de mes grimaces s’inspirant de l’expressionnisme allemand. Après m’avoir remis l’appareil de ses mains frêles, elle se plaça près d'une colonne de l’entrée principale de l'Oratoire, laissant la ville en arrière-plan et au premier, des commissures de lèvres généreuses venant chatouiller des joues pommelées dans un éclatant sourire. Puis je la vis sur le belvédère cadrant l'horizon ce qui me fit comprendre qu'elle ne fut pas qu’une simple étrangère au sourire de bergère, mais plutôt la somme de milliers de visages aux désirs innommés. Sans façon, elle se retourna pour m’offrir un rictus meurtrier.
—C’était à moi de jouer, à lui demander si l’on pouvait se revoir, mais j’ai eu froid, j’ai figé comme un glaçon sur le rebord du toit d’un chalet des Laurentides. Parfois j'aurais le goût d'être une plante, c’est moins compliqué, une fleur pas écrapoutillable comme le dirait Charlotte Laurier dans le film de Francis Mankiewicz "Les bons débarras".
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