Mille ans s’étaient écoulés
Dans la catégorie : Nouvelles expérimentales
par Franck Zerbib
Je m'étais à peine retourné un instant, le temps de sortir une coupelle du lave-vaisselle, que mille ans s'étaient écoulés.
Les arbres du jardin, qui la seconde d'avant peinaient encore à griffer le balcon du troisième, dépassaient à présent le toit de l'hôtel Pullman, crevant de leur cime le ventre gonflé d'une lune à demi rongée. Leur tronc autrefois si maigre qu'ils me rappelaient ma petite voisine de palier anorexique, fine comme la pointe d'une punaise, et qu'on avait retrouvée morte, coincée entre les portes de l'ascenseur la veille du onze septembre 2001, leur tronc donc semblaient maintenant des baleines obèses, larges comme des centrales nucléaires. Ailleurs mais pas très loin, le bébé merle qui hier au soir sifflotait des airs d'opéra, s'était tu pour l'éternité, peut-être mort de vieillesse sur une antenne parabolique couverte de mousse et de poussière. Moi, j'enfonçais mon index dans la purée de graisse qui recouvrait le carreau, dessinais un coeur tordu où j'aperçus mon reflet, yeux dans les yeux. Je n'étais plus rasé de près, mais barbu blanc comme un druide, et mes cheveux gonflaient en touffes de neige, jusqu'à caresser les écailles du plafond, s'emmêlant aux fils électriques dénudés que vomissaient les douilles vides des ampoules éclatées. J'avais, sur le front, le menton, et à la commissure des lèvres, des fossés de peaux creusés à la pelleteuse, des canyons de rides, des gorges si profondes que j'y voyais des pirogues, des forêts, des grattes ciels, des landes, des steppes, des montagnes russes enclavées, tout un monde de petits hommes, enfants, insectes et mammouths, logés au chaud entre mes plis séculaires, abrités au creux de mes pores, inconscients d'être parasites, bactéries ou microbes, envahisseurs insouciants de mon corps sans âge ni souvenir. Mille ans s'étaient écoulés, le temps de sortir cette coupe du lave-vaisselle, et que je serrais dans mes doigts remplis d'os, jusqu'à ce qu'elle s'effrite et se délite en un crachin de porcelaine, une pincée de sable bleu saupoudrant le carrelage d'immondices où mes pieds invisibles s'embourbaient, avalés jusqu'aux tibia dans des strates successives de résidus organiques, cimetières de fleurs séchées, mers de mouches, champs d'épluchures de patates, le tout décomposé, pétrifié, en gelée, en purée, en ciment. En levant haut mes chevilles, comme si je marchais avec des skis, je me sortais du bourbier et avançais péniblement, de ma cuisine à mon couloir, jusqu'à la porte de sortie. Le palier était couvert de ronces, sur lesquelles des mures noires brillaient, plus grosses que des pastèques, et j'y enfonçais toute ma bouche, affamé, mon visage collé dans le sucre remuait à la manière des chats, et sur mes papilles excitées un plaisir neuf se déposait, sensation longtemps oubliée, de paix et d'euphorie, comme si rien n'existait plus que le goût de la baie, sa texture sur ma langue et son lait dans ma gorge. Mille ans s'étaient écoulés. Mais où ? Dans quel tunnel, quel pont, quelle trou noir ? Comment pouvais-je en être sûr d'ailleurs ? Ce n'était qu'une impression. Peut-être n'était-ce pas mille, mais deux mille, dix mille, ou alors moins, cent ans, dix ans, deux ans ou juste un jour, une heure pas plus, à peine une seconde. J'appuyais sur le bouton de l'ascenseur, qui s'enfonça dans du beurre, puis la cabine ouvrit sa fente et je pénétrais dans le cube où des lianes portaient des babouins à lunettes, stade évolué de mes vieux singes, et qui débattaient sans me prêter la moindre attention du sens de l'éternel retour. Un bel ara jouait aux dames avec un genre de dinosaure, et nous atteignîmes le rez-de-chaussée. Dehors, sous les immenses arbres, les pavés libéraient une plage, des dunes, des crabes et de l'écume, et à la place de ma rue, des vagues s'enroulaient en chuchotant des contes de Grimm et d'Andersen. Alors je la vis toute nue. Mon amour n'avait pas vieilli. Sur un drap d'étoiles de mer, elle m'attendait étendue. Je m'allongeais à ses côtés, prêt à attendre l'éternité contre son coeur et dans ses bras. Belle comme le jour et cætera, elle tourna son regard vers moi, m'embrassa fort puis murmura :
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a écrit il y a 3 ans :
a écrit il y a 3 ans :